Les manifestants étaient plus d'un million et demi dans toute la France, soit autant qu'au moment de la grande grève contre le Plan Juppé de 1995. Mais ils exprimaient davantage un ras le bol à l'égard du pouvoir et du système qu'une capacité à imposer des revendications ou un programme alternatif dont ils ne sentent guère l'existence.
« Rêve générale » Cet autocollant - confectionné par un mystérieux collectif «Utopiste debout» - largement diffusé au sein de la manifestation parisienne, symbolise bien le moment politique et social. Il éclaire le drôle de paradoxe de cette journée de mobilisation : une grève beaucoup moins suivie que prévu, mais des manifestations monstres dans toute la France, permettant de rassembler plus d'un million de personnes (un million et demi selon la CGT). C'est-à-dire autant que le mouvement contre la réforme Juppé de 1995 en deux semaines de grèves et de manifs!
Pourtant, aucun mot d'ordre ne s'est imposé dans cette manifestation, comme s'il s'agissait, toute générations confondues, de manifester simplement son ras le bol.
Le « rêve générale » c'est la volonté, très partagée parmi les manifestants, de montrer qu'une certaine France existe toujours. Que, comme le disait avec force un responsable de la CGT de Peugeot sur France Inter hier matin, cette France-là n'a jamais spéculé ; qu'elle n'a jamais cru aux subprimes, et qu'elle refuse de subir les conséquences des dérives des banques, et plus globalement d'un système néolibéral qu'elle a subi et auquel elle n'a jamais adhéré, au grand dam des élites françaises qui s'en désolent régulièrement comme Etienne Mougeotte dans le Figaro ce matin.
La plupart des médias ont largement popularisé le retour des leaders socialistes dans la rue. Martine Aubry a voté la censure dans la rue et sans doute devait-elle le faire.
Pas d'objectif unifiant
Pour autant, l'immense mouvement qui s'est déployé aujourd'hui n'a guère de perspective. Au plan syndical, les confédérations n'ont pas voulu jusqu'alors polariser la journée sur des objectifs précis. Cela ne serait pourtant pas si difficile à imaginer : une allocation de crise, le retrait de certains projets (travail le dimanche, réforme de la Poste), l'augmentation du Smic, etc. Mais le front syndical est sans doute trop large pour imaginer une plateforme commune entre le syndicat de François Chérèque, qui annonçait dès hier sa volonté de ne pas poursuivre l'action, et Sud, qui cherche à enclencher une dynamique du genre 1995 ou bien encore FO, dont le cortège parisien, immense, montrait la détermination. Et puis, il n'est pas sûr que les leaders de centrales cherchent autre chose qu'à aborder dans des conditions un peu meilleures les multiples négociations dans lesquelles ils sont engagés.
Cette absence de revendication et de mot d'ordre explique peut-être pourquoi il semble bien que la grève ait eu moins de succès que la manifestation : pourquoi faire grève, ce qui coûte cher, quand on ne sait pas exactement pourquoi on se bat ? Beaucoup de salariés - et notamment de cadres, très présents dans les cortèges - ont simplement posé une journée de RTT pour manifester aujourd'hui. Ils pouvaient d'autant plus facilement le faire que les carnets de commandes ont tendance à baisser et que les directions des entreprises n'étaient pas forcément mécontentes de les voir sécher la journée.
Ni de débouché politique
Sans revendication unifiante, le mouvement est, tout autant, privé de tout débouché politique. Il suffit d'interroger les manifestants pour constater que le contre plan du PS tout comme les incantations mouvementistes de Besancenot ou le silence sur la crise de François Bayrou, toute cette gestuelle politique, ne bénéficient d'aucune crédibilité. La base s'oppose à Sarkozy car c'est du côté de l'Etat que se trouvent aujourd'hui les marges de manoeuvre, contrairement à tout ce que l'on nous a dit depuis vingt ans. Mais elle doute souvent que le PS ou tout autre force d'opposition ferait mieux dans le contexte actuel. Ce sentiment, les équipes de l'Elysée le mesurent tous les jours avec leur dispositif quotidien d'études d'opinion. Et le Président sait que cette désorientation est son allié le plus précieux pour affronter ces temps difficiles.
Jeudi 29 Janvier 2009 - 17:39
Philippe Cohen
Source : Marianne2.fr