Priorité à Gaza

Publié le par DA Six-Fours

Impossible, décidément, de se détourner du Proche-Orient. Ce n'est pas que je prenne plaisir à m'exposer au risque de blesser des gens que j'aime et à faire le jeu de certains que je n'aime pas. Mais d'abord, on a peu souligné que Barack Obama entend s'opposer à toute espèce de guerre de civilisation. Dans son discours, il s'adresse à un seul peuple, celui des musulmans. Dans la composition des minorités qui constituent les Etats-Unis, aussitôt après les chrétiens il nomme les musulmans, et Gilles Kepel a souligné combien les Etats arabes y avaient été sensibles. Ensuite il téléphone lui-même à tous les protagonistes du conflit israélo-palestinien et il envoie sur place le diplomate George Mitchell (1). Le Proche-Orient est donc bien à ses yeux, et contrairement à ce que l'on avait dit, une priorité.
Cela dit, et avant de poursuivre, on ne peut pas faire comme si la polémique autour de l'assassinat d'une famille palestinienne n'avait pas d'importance. Rappelons les faits. Le 10 janvier, sous le titre «For Arab clan, days of agony in a cross-fire», le «New York Times» publie un récit dont les détails sont à la limite du supportable. Un massacre attribué aux forces israéliennes dans les faubourgs de Gaza. Le quartier maudit s'appelle Zeitoun. Les familles massacrées s'appellent les Samouni. Une réunion de famille qui disparaît dans l'horreur. Les détails ont été abondamment développés dans «Libération», dans «le Monde» et par Bernard Guetta sur France-Inter. Mais, encore une fois, c'est le «New York Times» qui, dix jours avant tous les autres, a le premier alerté ses lecteurs. Pourquoi insister sur ce point ? En raison, pour beaucoup, de la confiance que je fais à ce grand quotidien américain, le «New York Times», qui ne saurait être accusé d'anti-israélisme puisque ses propriétaires font partie d'une grande dynastie de juifs new-yorkais. Aux yeux de ceux qui méconnaissent la diversité de la communauté juive américaine, ils sont même supposés faire partie du fameux «lobby».


Dans la presse israélienne, dont une partie rappelle la manière à la fois cynique et efficace avec laquelle les combattants du Hamas se seraient camouflés au milieu des écoles, des hôpitaux, mais aussi dans les quartiers civils, un fait n'est pas passé sous silence : à Zeitoun, il s'agissait d'habitations, où il était facile de vérifier que ne se trouvaient ni armes ni combattants du Hamas. L'acharnement des soldats israéliens rappellerait tout simplement celui avec lequel on rasait les villages des Vietnamiens.
Je lis dans «le Monde» sous la plume d'universitaires éminents que les dirigeants du Hamas seraient violemment homophobes, misogynes et pourfendeurs délirants des «juifs à l'origine de la Révolution française et des deux guerres mondiales, des croisés, des espions du Rotary-Club, du Lions Club et de la franc-maçonnerie». Sans doute. Je lis aussi, toujours dans «le Monde», et sous la signature d'un autre professeur, que les dénonciateurs de la cruauté israélienne se seraient tus quand on massacrait les musulmans de Bosnie, de Tchétchénie ou de l'Inde, sans parler, bien sûr, du Soudan ou du Darfour. D'abord c'est totalement inexact. Ensuite - toujours ce judéo-centrisme ! - une telle défense de l'opération israélienne à Gaza ne convainc plus per sonne, sauf ceux qui se résignent à ce qu'Israël se comporte comme tant d'autres pays et puisse bénéficier de ce relativisme de l'horreur et de cette banalisation de la barbarie que l'on voit s'installer un peu partout dans le monde. «Il ne faut pas que le souci de notre sécurité nous fasse renoncer à nos idéaux», leur a répondu Barack Obama.


A vrai dire, le bilan est simple. Après le 11-Septembre, les Américains sont devenus moralement aveugles en Irak et à Guantánamo. Il leur aura fallu attendre Obama. Après la seconde Intifada, les Israéliens ont perdu leur vision politique et la maîtrise de leurs moyens militaires, deux fois au Liban et aujourd'hui à Gaza. Y aura-t-il un Obama israélien ? On pourrait espérer que, recru d'honneurs et président sans responsabilités, Shimon Peres, le survivant de la vieille garde, veuille entrer dans l'Histoire avec Mahmoud Abbas comme il l'avait fait avec Arafat. J'ai fait un rêve, comme dirait Martin Luther King, dans lequel Shimon Peres tirait de sa prison Marwan Barghouti, le grand leader palestinien, qui parle l'hébreu aussi bien que lui. Il n'est pas exclu que le zèle opportun de Nicolas Sarkozy en vue de favoriser la formation d'un gouvernement d'union nationale palestinien puisse préparer les esprits. Mais pour faire évoluer la politique d'Israël, il ne peut y avoir, finalement, qu'Obama lui-même. Tout est entre les mains du nouveau président des Etats-Unis. Tout, à commencer par l'urgente nécessité de sauver Gaza.
Parfois, pour m'encourager, je pense à Pierre Vidal-Naquet. Ce grand helléniste n'était pas toujours commode et ne m'épargnait pas plus que les autres, sauf qu'à la fin nous étions sur la même longueur d'onde. Il avait une règle : ne jamais désarmer sur aucun front et livrer le combat sur tous en même temps. Il lui est arrivé, la même semaine, de se déchaîner contre un intellectuel ou un metteur en scène trop indulgent à l'égard des tortionnaires d'Algérie et contre un philosophe d'extrême gauche qui disait plus ou moins «comprendre» l'esprit du négationnisme. Il eût dénoncé avec véhémence la levée par Benoît XVI de l'excommunication de quatre évêques disciples de Mgr Lefebvre, dont l'un est notoirement négationniste. Il eût été furieux de voir qu'un Faurisson, qu'un Le Pen, qu'un Dieudonné pussent soutenir sans vergogne une manifestation pour la Palestine. Engagé partout, il n'était suspect nulle part. Nous aurions besoin de lui aujourd'hui plus que jamais.
A propos d'Israël, j'ai envie de dire autre chose. Ceux qui sont accablés par les dérives de Tsahal ne doivent pas remâcher leur amertume dans la solitude ni trouver un recours victimaire dans la dénonciation de l'antisémitisme. Il faut simplement qu'ils se rapprochent les uns des autres, qu'ils se rapprochent de nous et de cette antenne française de l'organisation israélienne La Paix maintenant qui fédère une dizaine de mouvements, avec leurs intellectuels, leurs artistes, leurs metteurs en scène et leurs savants. Un point positif en tout cas : il me semble que les vrais amis d'Israël commencent à sortir de leur silence.


Jean Daniel, Le Nouvel Observateur (source : nouvelobs.com)

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Publié dans Proche-Orient

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